Le discours à plusieurs

Lorsque la mort frappe un parent, quel que soit l’âge de l’enfant, il cherche une réponse qui permette de recouvrir ce trou. Pour G, cette mort avait laissé un grand vide : la religion n’était plus une option, d’autant que dans sa famille, elle occupait une place prépondérante. « Depuis que j’ai huit ans, j’ai l’habitude de m’aider tout seul ». Huit ans, c’est l’âge qu’il avait quand son père est mort : « C’est l’exil ».

Il refuse toute proposition d’aller parler à un psychologue. Il en a déjà vu beaucoup, mais ne leur a jamais parlé de ses voix.  En tentant de chercher sa propre voie, il a en effet très tôt rencontré en lui des voix qui se sont mises à se répondre, à parler entre elles. Cette réponse subjective à ce réel est rapidement devenue problématique. Il fallait désormais répondre à ces voix, qui parfois résonnaient avec celles de sa mère, de ses enseignants. C’est à l’adolescence qu’il m’est adressé, dans le cadre scolaire. Il parle volontiers, il aime ça, il dit justement : « Je n’aimerais pas être un animal », et quand il voit que son dire m’amène des larmes aux yeux, avec ironie, il m’envoie avec ironie : « Vous êtes sentimentale !» Heureusement j’avais lu le très beau carnet de notes de Catherine Henri, Un professeur sentimental, et j’ai pris ce dire au sérieux, comme Lacan nous l’enseigne : en série, et pas sans rire. Il est revenu souvent, et m’a payée de ses textes.

Sa mère dit de lui qu’il veut dominer. Elle sait qu’il déteste les profs, et lui dit avec ironie qu’il finira par devenir prof, comme eux. Il ne veut pas entrer dans la routine, dans le système, devenir ce qu’on veut qu’il devienne, il se sent la cible de tous ceux qui veulent en faire Monsieur-Tout-le-Monde. « Les gens sont trop sur mon dos, ils ne me lâcheront pas. » Mais lorsqu’il raconte qu’il a envie de tuer les profs, « je les tuerais un par un, parce qu’ils sont toujours sur moi », je le compare à un volcan plutôt qu’à un animal ; il ajoute : « J’ai une patience très fragile, ça se fissure, ça se casse. » Ma mère gueule tout le temps, je ne lui réponds pas, je parle à moi. Je me parle tout le temps, seul à la maison, je m’imagine parler à quelqu’un de choses louches, suspicieuses. Lorsqu’il déclare : « ma tête n’est pas faite comme celle de tout le monde », je lui demande s’il sait ce qui se passe dans la tête de tous les autres. « Je n’ai jamais entendu quelqu’un avoir le même truc que moi.  J’ai une double voix dans ma tête : une voix claire qui parle normalement, simplement, le plus clair possible, comme si je parle avec ma voix, et une deuxième, comme dans une conversation de groupe, qui va super vite. Je fais parler ces deux voix ensemble. Je fais ça quand un truc me perturbe. Tout petit déjà, je n’étais pas social, c’était vide dans ma tête. Quand on me posait une question, je sortais une réponse comme ça. C’était la deuxième voix qui m’obligeait à dire. Ça arrivait surtout avec les profs. Maintenant, je maîtrise le discours à plusieurs. Mais je reste braqué sur une chose. Ainsi, quand je dois réviser, apprendre des trucs par cœur, la voix qui va vite a tout pigé tout de suite, et retient bien. L’autre capte des choses comme les autres… » 

Il rencontre sur internet un rappeur qu’il institue en modèle, et dont il se fait le rival. En même temps, je lui propose de donner un de ses textes à lire à son enseignant, à qui je précise qu’il vient écrire et que c’est important pour lui. Le professeur, sans complaisance, mais avec bienveillance, lui dit qu’il y a encore beaucoup à travailler pour les rendre lisibles. Il est d’accord de le relire si G se prête à ce travail. G est touché, quelque chose se noue. Après une belle période, au cours de laquelle il tombe amoureux d’une camarade brillante. Il réussit un peu à transformer son ironie féroce en humour, mais ça ne tiendra pas… 

Renvoyé de l’école avant la fin de son parcours, G trouvera dans les produits, alcool, drogues, des moyens de canaliser ses voix. Sera-t-il possible de l’aider à se déprendre de ce qu’il a construit tout seul comme réponse face à un réel insupportable ? Rien de moins sûr, à moins qu’il n’accepte, un jour, de retrouver quelqu’un avec qui il accepte de parler. Mais pour l’heure, il continue à s’aider tout seul, pas sans les substances, mais pas non plus sans la musique, et l’écriture.

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