Le discours à plusieurs

Lorsque la mort frappe un parent, quel que soit l’âge de l’enfant, il cherche une réponse qui permette de recouvrir ce trou. Pour G, cette mort avait laissé un grand vide : la religion n’était plus une option, d’autant que dans sa famille, elle occupait une place prépondérante. « Depuis que j’ai huit ans, j’ai l’habitude de m’aider tout seul ». Huit ans, c’est l’âge qu’il avait quand son père est mort : « C’est l’exil ».

Il refuse toute proposition d’aller parler à un psychologue. Il en a déjà vu beaucoup, mais ne leur a jamais parlé de ses voix.  En tentant de chercher sa propre voie, il a en effet très tôt rencontré en lui des voix qui se sont mises à se répondre, à parler entre elles. Cette réponse subjective à ce réel est rapidement devenue problématique. Il fallait désormais répondre à ces voix, qui parfois résonnaient avec celles de sa mère, de ses enseignants. C’est à l’adolescence qu’il m’est adressé, dans le cadre scolaire. Il parle volontiers, il aime ça, il dit justement : « Je n’aimerais pas être un animal », et quand il voit que son dire m’amène des larmes aux yeux, avec ironie, il m’envoie avec ironie : « Vous êtes sentimentale !» Heureusement j’avais lu le très beau carnet de notes de Catherine Henri, Un professeur sentimental, et j’ai pris ce dire au sérieux, comme Lacan nous l’enseigne : en série, et pas sans rire. Il est revenu souvent, et m’a payée de ses textes.

Sa mère dit de lui qu’il veut dominer. Elle sait qu’il déteste les profs, et lui dit avec ironie qu’il finira par devenir prof, comme eux. Il ne veut pas entrer dans la routine, dans le système, devenir ce qu’on veut qu’il devienne, il se sent la cible de tous ceux qui veulent en faire Monsieur-Tout-le-Monde. « Les gens sont trop sur mon dos, ils ne me lâcheront pas. » Mais lorsqu’il raconte qu’il a envie de tuer les profs, « je les tuerais un par un, parce qu’ils sont toujours sur moi », je le compare à un volcan plutôt qu’à un animal ; il ajoute : « J’ai une patience très fragile, ça se fissure, ça se casse. » Ma mère gueule tout le temps, je ne lui réponds pas, je parle à moi. Je me parle tout le temps, seul à la maison, je m’imagine parler à quelqu’un de choses louches, suspicieuses. Lorsqu’il déclare : « ma tête n’est pas faite comme celle de tout le monde », je lui demande s’il sait ce qui se passe dans la tête de tous les autres. « Je n’ai jamais entendu quelqu’un avoir le même truc que moi.  J’ai une double voix dans ma tête : une voix claire qui parle normalement, simplement, le plus clair possible, comme si je parle avec ma voix, et une deuxième, comme dans une conversation de groupe, qui va super vite. Je fais parler ces deux voix ensemble. Je fais ça quand un truc me perturbe. Tout petit déjà, je n’étais pas social, c’était vide dans ma tête. Quand on me posait une question, je sortais une réponse comme ça. C’était la deuxième voix qui m’obligeait à dire. Ça arrivait surtout avec les profs. Maintenant, je maîtrise le discours à plusieurs. Mais je reste braqué sur une chose. Ainsi, quand je dois réviser, apprendre des trucs par cœur, la voix qui va vite a tout pigé tout de suite, et retient bien. L’autre capte des choses comme les autres… » 

Il rencontre sur internet un rappeur qu’il institue en modèle, et dont il se fait le rival. En même temps, je lui propose de donner un de ses textes à lire à son enseignant, à qui je précise qu’il vient écrire et que c’est important pour lui. Le professeur, sans complaisance, mais avec bienveillance, lui dit qu’il y a encore beaucoup à travailler pour les rendre lisibles. Il est d’accord de le relire si G se prête à ce travail. G est touché, quelque chose se noue. Après une belle période, au cours de laquelle il tombe amoureux d’une camarade brillante. Il réussit un peu à transformer son ironie féroce en humour, mais ça ne tiendra pas… 

Renvoyé de l’école avant la fin de son parcours, G trouvera dans les produits, alcool, drogues, des moyens de canaliser ses voix. Sera-t-il possible de l’aider à se déprendre de ce qu’il a construit tout seul comme réponse face à un réel insupportable ? Rien de moins sûr, à moins qu’il n’accepte, un jour, de retrouver quelqu’un avec qui il accepte de parler. Mais pour l’heure, il continue à s’aider tout seul, pas sans les substances, mais pas non plus sans la musique, et l’écriture.

La première gifle… et le rire !

Pour voir la vie en rose, tout le monde devrait connaître la chanson de Juliette : Une bonne paire de claques dans la gueule[1]… 

À la naissance d’un enfant, s’il ne crie pas, on lui donnait autrefois une gifle, à tout le moins une petite tape… S’il criait, on savait donc qu’il vivait.

Je n’avais pas quinze mois quand mon père m’a amenée voir ma mère à l’hôpital. Horreur ! elle tenait au cœur de ses bras un petit bout qu’on essaya de me présenter…  Je suis montée sur le lit, et que j’ai giflé ma sœur. Mon père alors a ri, fier de la férocité de sa fille qui lui prouvait ainsi qu’elle n’allait pas se laisser faire. Cela fait de nombreuses années aujourd’hui que cette histoire dit ma position dans la famille, et que j’ai reçu de nombreux retours de cette gifle primordiale. Je suis donc celle qui ne s’est pas laissé faire, mais aussi celle dont la violence était la marque, jusque dans le prénom. J’en avais, et cela ne me posait pas de problème. Alors qu’en grec la vie se dit βίος, mot masculin, le même mot, dans sa version féminine, βία, signifie la violence. Sans ergoter sur le féminin à l’œuvre dans ce signifiant, c’est peut-être aussi cette forme féminine de la vie qui m’a soutenue dans les moments douloureux de l’existence, une sorte de pulsion vitale dont toute l’éducation et la civilisation se méfient, et à juste titre.

Comment entendre aujourd’hui cette première gifle ? Je n’ai évidemment aucun souvenir de cet acte, qui m’a pourtant souvent été rappelé, et pas seulement en paroles, puisque, évidemment, ma sœur a à plus d’une reprise usée de son droit de réponse… Cette violence qui m’habite, si je l’ai domestiquée, bien qu’il m’en reste des impatiences, il m’a fallu des années pour entendre dans mon prénom un rappel de ce signifiant, Vio, qui consonne avec violence. Violence dont j’ai souvent été occupée dans mon champ professionnel. C’est l’ordinateur qui m’a interprété un jour, lorsque le correcteur orthographique m’a proposé de corriger dans un texte mon prénom, Violaine, en… Violence. De ce délire que j’ai construit pour m’expliquer l’acte dont j’étais responsable, il m’est resté jusqu’à aujourd’hui une tendresse pour ces enfants qui, comme moi autrefois, sont parfois dépassés par une violence qu’ils ne maîtrisent pas, et à laquelle ils ne comprennent rien. Certes, leur âge diffère largement de celui que j’avais alors, mais si, avec Jacques Lacan, je sais que « le sujet n’a pas d’âge », c’est cet événement fondateur qui m’a permis de me mettre à côté de l’enfant dit violent, et offrir un peu d’espace pour que celui qui se trouve peut-être là où je sais avoir été, emportée par une force de vie semblable à. celle qui me faisait défendre autrefois ma petite personne en danger.

J’ai pu m’appuyer sur ce rire de mon père qui m’a fait don de sa Bejahung sans me condamner. Ce concept, Lacan l’a trouvé chez Freud. Il signifie : dire oui. En riant, mon père a dit oui (Ja, en allemand) à la rage que je ressentais. Il aurait pu me gifler à son tour, ou me crier dessus… Il aurait pu nier ce qui venait de se produire. En riant, il entérinait l’existence d’un parlêtre qui disait quelque chose par cet acte, un petit être parlant qui n’avait aucun autre moyen de se faire entendre. Certes, il ne m’a pas laissé faire, mais il a ri, et il ne l’a pas oubliée, cette scène, puisqu’il me l’a répétée à plusieurs reprises, chaque fois en riant. Est-ce à cet accueil que je dois de n’avoir pas eu besoin de reproduire cet acte pour les deux enfants qui naîtront ensuite ?

J’ai souvent rencontré des enfants qui avaient passé à l’acte, et chaque fois que j’ai pu, j’ai laissé un espace ouvert pour que quelque chose puisse se dire de ce qui s’était passé. C’est ce qui permit à ce garçon qui avait frappé son enseignant de m’expliquer avec justesse : « Je ne me souviens de rien, c’est ce qu’on m’a raconté après. Moi, j’ai un blanc. C’est comme s’il y avait un autre moi qui prend la place. » Il était très surpris d’être cru, et c’est ce qui lui a permis de me laisser prendre place à ses côtés pour faire barrière contre cette pulsion à laquelle il ne pouvait faire face tout seul. 

Avec la langue grecque, j’ai appris que la violence et la vie sont de la même famille, et avec Freud, j’ai saisi que c’est bien moi qui ai choisi comment faire avec ma famille, avec les autres, mais surtout avec cette part de moi qui, plus forte que moi, me mène parfois par le bout du nez. Je suis responsable de ce que j’en fais, encore plus lorsque je ne veux rien en savoir.

Et je viens de me rappeler que ma mère s’était fait gifler à l’école par le maître, pour avoir, à la récréation, parlé patois. La langue de l’école, c’était le français, une langue qui n’était probablement pas la langue dans laquelle les enseignants eux-mêmes avaient parlé avec leurs parents. Quel enseignement ma mère en avait-elle tiré ? Je mettrais volontiers ça en relation avec ce qu’elle m’a avoué un jour : je l’entendais avec stupeur parler, dans la cuisine, avec ses amies… La liberté de leurs propos me surprit tellement, par le décalage avec ce qu’on nous enseignait au catéchisme, que je lui ai demandé, une fois les amies parties : Tu dis ça au curé quand tu vas te confesser ? La réponse fusa avec un grand rire : Ça va ? On ne dit pas tout ! 


[1] https://www.youtube.com/watch?v=kA2_rZbrnqQ

Rois, les enfants?

Quand je découvre l’existence de Niki et Vlad, c’est tout d’abord une holophrase que mon petit-fils de trois ans me répète impérativement, au retour de chez sa nounou. Il répète inlassablement vladeniki, dont j’ignore le sens. Je le savais grand amateur de tracteurpelle, de clochebell (oui, il est bilingue…) alors je cherche en vain, et je ne découvrirai de quoi il parle que lorsque son père me l’expliquera, ajoutant que ces fameux enfants ont des millions de vues sur internet. J’apprends ainsi avec Wikipedia que Vlad et Niky gagnent désormais à l’année entre 2.3 et 37.3 millions de dollars, ce sont les youtubers qui gagnent le plus d’argent par vidéo. 

En lisant le dernier roman de Delphine de Vigan, Les enfants sont rois[1], je découvre que nombre de parents se servent ainsi de leurs enfants. Nous sommes en France, mais on y parle souvent l’anglais, et Vlad et Niky s’appellent Sam et Kim, ou encore Sammy et Kimmy. Leur maman répète comme un mantra : « Nous formons une famille très unie. Nos enfants sont très heureux, ils ont une maman qui s’occupe beaucoup d’eux, voilà sans doute ce qui provoque tant de jalousies… (…) Nous savons que vous êtes là et que vous nous aimez.[2]»

Cette déclaration publique : nous savons que vous êtes là et que vous nous aimez rappelle ce que disait Lacan lorsqu’il déclarait que le fondement de toute demande est l’amour. Et on voit bien que Mélanie, cette mère qui n’avait jamais eu le sentiment d’être aimée par sa propre mère, trouve enfin dans la multiplication des fans de ses vidéos l’assurance d’être aimée. Ce qu’elle n’a pas reçu de sa mère, elle l’obtient de tous ceux qui lui envoient des like, des messages d’amour, auxquels elle est addict. Elle aurait bien aimé trouver elle-même la gloire, elle avait même été sélectionnée pour la première saison de Rendez-vous dans le noir ![3], ce qui n’avait pas plu à sa mère… Mais elle n’avait été choisie par aucun candidat, et puis, l’émission avait fait chou blanc… Mais elle avait décidé qu’elle deviendrait un jour célèbre.

Dans le roman, Kimmy, 6 ans, la fille de Mélanie, vient de disparaître ; Clara, l’enquêtrice, un personnage complexe lui aussi, qui va être fascinée par le visionnement de toutes ces vidéos, et intriguée par la tristesse qu’elle lit dans le regard de Kimmy, interroge la mère :

« Question : Est-ce que Kimmy aime tourner ces vidéos ?

Réponse :  Oh oui, elle adore. Il arrive qu’elle rechigne un peu, quand elle est fatiguée, mais en réalité elle est très contente d’avoir autant de fans, vous imaginez, à son âge…[4] »

Si l’on compare Vlad et Niky à Megan et Harry, on peut se poser la question de la misère qu’il y a à être roi, reine, prince ou princesse. Cette tyrannie du bonheur obligatoire est mise à mal dans la série The  crown,  et la couronne de Niky peut être lourde à porter. Qu’est-ce qui plaît tellement à ce petit garçon quand il demande à regarder ces images ? Cela reste pour moi une énigme. De fait, s’il a vraiment le choix, il préfèrera jouer avec son frère ou sa sœur, voire avec ses parents, ou tout seul… mais parfois, la tentation est forte pour quiconque a la charge d’un enfant de le laisser regarder ce qu’il dit vouloir, comme nous le faisons nous aussi. Mais si nous savons que, derrière ces fabriques monstrueuses, il y a vraiment des êtres humains, qui font ce qu’on leur dit, nous ne pouvons ignorer que derrière la scène, ou plutôt, outre la scène, c’est une force plus grande encore qui nous tient, comme des pantins, au creux de sa main, la main du marché, obscène. 

Les enfants du XXIème siècle apprendront, comme leurs parents, à vivre avec ce rapport nouveau à l’image, on le devine. Je ne vais pas vous spoiler la fin de ce polar. Mais en lisant un autre roman récent, Florida, écrit par Olivier Bourdeaut[5], je constate que les enfants savent se venger de ce que leurs parents ont voulu pour eux. Mais ce sera l’objet d’une autre discussion. Juste un avant-goût incisif du 4ème de couverture : « Ma mère s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée. »


[1] Delphine de Vigan, Les enfants sont rois, Gallimard, 2021

[2] Ibidem, p. 167

[3] Ibidem, p. 34

[4] Ibidem, p. 76

[5] Olivier Bourdeaut, Florida, éd. Finitude, 2021

Pas de sexuation ici.

« L’homme, une femme (…) ce ne sont rien que signifiants. » Jacques Lacan, Encore[1]

Après trente ans passés comme enseignante et adjointe de direction dans une école, appelée chez nous cycle d’orientation, en France collège, ce thème de la sexuation, que Jacques-Alain Miller nous a offert comme nouveau champ freudien à labourer, est venu questionner chez moi quelque chose de nouveau. Après des années où seule l’insulte signalait l’existence d’un problème lié au genre (pédépute,… fleurissent de toujours dans les préaux), ce n’est que depuis peu que nous avons reçu de plusieurs élèves des demandes de reconnaissance en tant que trans, non-binaire, homosexuel…  La fierté (pride) répond à la honte d’hier.

Que faut-il entendre dans cette revendication ? S’agit-il vraiment de sexuation ? Je ne crois pas. Comme le rappelle Marie-Hélène Brousse dans son récent « Mode de jouir au féminin », il y a dans la jouissance quelque chose de singulier, qui n’a rien à vous avec le genre. « La jouissance ne répond pas aux identifications». Il s’agit bien plutôt d’identifications. Comment savoir si je suis un garçon ou une fille quand autour de moi les identifications vacillent ?

Si nous prenons l’insulte comme premier mot d’amour, reconnaissons qu’elle a un lien de parenté avec la femme, depuis si longtemps objet agalmatique et palea tout à la fois. Le sujet se trouverait donc entre les deux, ce qu’on appelle trans. Mais qu’est-ce qui fait qu’un sujet, aux prises avec cette question fondamentale « qui suis-je ? » veuille faire savoir à l’Autre qu’il n’est pas ce qu’on croit ? Que veut celui ou celle qui crie qu’il ne veut se déclarer ni homme ni femme ? que nous dit ce désir de se proférer toujours autre à ce qui existe déjà, dans un binarisme (in)confortable ? 

L’école est le lieu par excellence de la demande. À peine entré à l’école, l’enfant doit décliner, son prénom, puis son nom, son sexe, son âge etc… 

Cela devrait pourtant nous surprendre un peu plus de saisir que pour certains, cette intrusion est d’une rare violence. Il découvre avec stupeur que son nom, qu’il croyait propre, devient commun, que d’autres enfants peuvent avoir le même prénom…Dès l’entrée à l’école, la mère ou le père, le parent, donc, est invité à lâcher la main de son enfant, qui peut s’en trouver dès lors à la fois heureux et horrifié. Le parent aussi peut dès lors se sentir perdu, jugé, trahi lorsque l’objet de son amour se met à aimer son enseignant, à prendre plaisir aux nouvelles identifications proposées. 

Une nouvelle séparation aura lieu lorsque l’enfant quitte le milieu primaire pour entrer au collège, s’éloignant alors encore un peu plus du cadre sécurisant de son école avec, le plus souvent, un maître ou une maîtresse. Il rencontre une pluralité d’enseignants, et une foule de semblables, parmi lesquels il cherche à s’identifier, à faire bande. Y trouver des meilleurs amis, creuser sa place dans le groupe, échapper à la haine, se fondre dans le groupe, s’habiller des insignes du clan auquel on s’affilie, il y a du pain sur la planche. 

C’est dans ce contexte que la position de l’école peut être une indication importante sur l’usage qu’on peut en faire. Lorsque des jeunes demandent à se faire appeler d’un autre prénom que le leur, choisissant ainsi d’être nommé Leo plutôt que Lea, l’enseignant peut attraper la chose dans le cadre de son cours, mais il ne peut pas, légalement, changer l’écriture du prénom. L’enseignant qui accepte de suivre la demande de Lea, de se faire appeler Leo, pourrait se faire reprocher par les parents d’abuser de son statut. L’école devient dès lors le lieu où la demande de Lea peut s’entendre, même sans l’accord des parents, ou parfois contre lui.

On a vu récemment ce qui peut arriver lorsqu’un enseignant expose à ses élèves quelque chose qui déplaît à ses parents. J’en ai fait à plusieurs reprises l’expérience, ainsi lorsque j’ai été menacée de mort lorsque j’ai déclaré à ce père qu’il n’avait pas le droit de raser les cheveux de sa fille pour l’empêcher de plaire aux garçons. « Pas de ça ici », lui avais-je donc dit. C’est un peu la position qui a été prise par l’école qui a refusé à Sébastien Lifshitz d’entrer dans ses murs pour filmer Sasha. On peut y lire une protection pour cet enfant dont le dire sexuel « quand je serai grand, je serai une fille », nous interroge tous. Sacha n’a pas dit qu’il voulait devenir une femme, mais une fille, et c’est à partir de ses signifiants à lui qu’il va trouver à s’inscrire dans le monde.

L’école avait ses raisons de refuser qu’un réalisateur vienne filmer quelque chose qui n’y a pas sa place, permettant ainsi à Sacha d’entrer dans le monde des autres et se séparer un peu de ce que sa famille veut de bien pour lui. Sacha peut-il s’habiller comme il veut pour venir à l’école ?  Les débats ont également fait fureur sur ces questions, et on a vu fleurir à Genève les T-shirts de la honte dont les filles devaient être habillés lorsqu’elles montraient trop de leur corps. Pourquoi toujours les filles, et pas les garçons, c’est une autre question… Certains demandent un retour aux uniformes scolaires. L’uniforme n’est-il pas la première manifestation du binarisme contre lequel beaucoup militent ?

Ce qui m’apparaît de plus en plus clair, dans cette question de la sexuation, c’est que, comme la Femme, elle n’existe pas. La sexuation des enfants, c’est une question d’adultes. Ainsi cette petite fille qui déclare à l’école qu’elle est pansexuelle a-t-elle réussi à faire convoquer ses deux parents à l’école, chacun croyant que c’était l’autre qui lui avait mis ces idées dans la tête, et tous deux découvrant la force de cette petite fille de soutenir un dire en l’articulant à l’autre. C’est ça, la sexuation, un dire du sexe[2].

Un enfant cherche autour de lui, et trouve parfois, un vide pour accueillir sa petite différence. C’est ainsi qu’il a une chance de devenir un sujet de son dire, afin d’échapper au rôle, toujours prêt à porter, d’objet de papamaman. Faire de tous les enfants des sujets trans n’empêchera certainement pas chacun de chercher comment faire avec la jouissance, séparant celle qu’il faut de celle qu’il ne faut pas. Pour certains enfants, qui s’efforcent avec désespoir d’être normaux, il faut admettre que le délitement du binarisme, de cette division symbolique qui permettait à chacun de se ranger sous une bannière protectrice, va créer d’autres difficultés. Il sera important que la psychanalyse continue à exister, ou se réinvente, pour permettre que ce dire du sexe, toujours nouveau pour chacun, puisse s’écrire, au un par un.


[1] cité par M-H. Brousse, p.18

[2] Rosa Elena Manzetti, http://asreep-nls.ch/blog/

Amour… à mort

Le dieu grec Éros n’a pas toujours été le petit ange qui se fait piquer par une abeille et à qui sa maman rappelle que les flèches qu’il envoie font bien plus mal… Dans les préaux aussi, on assiste à ce bal masqué de l’amour. Comment peut-on admettre que le désir, lorsqu’il est pur, soit toujours désir de mort ? 

Alors que personne n’ignore que la haine soit l’envers de l’amour, et pas son contraire, il est plus difficile d’admettre que dès lors, le principe moteur du monde humain, l’amour, mène à la mort. L’équivoque s’entend pourtant bien entre les langues, ainsi entre l’italien amore, et le français à mort, qui résonne comme Écho répétant la fin des phrases de Narcisse. 

Dans cette période de pandémie, où le suicide des jeunes recommence à poser question, il serait utile de rappeler cette proximité entre l’amour, la haine et la mort. L’école est souvent le théâtre de ces mascarades amoureuses, il y a l’objet d’amour, et l’amoureux, et tout autour les spectateurs, qui prennent le parti de l’un ou de l’autre.

N’est-ce pas toujours la même scène, celle sur laquelle Platon, dans son Banquet, faisait monter les personnages publics de son époque : l’éroménos, celui qui est aimé, passif, agalmatique, et l’érastès, l’amoureux, actif, voire guerrier… Pourtant, dans ce bal éternel, comme dans notre monde pandémique, si les masques sont interchangeables, la conséquence peut être tragique : on connaît tous Roméo et Juliette, mais des drames qui se jouent dans les cours de récréation, on ne connaît souvent que la face mortifère.

Ainsi Juliette se moque-t-elle publiquement de Roméo, le visant dans son corps, lui déclarant une flamme ignorée d’elle. Lui en retour, déclare qu’il hait Juliette, pointant un aspect de son corps qu’il livre ainsi à la vindicte publique : le chœur applaudit, se moque, et Juliette sort de la scène. Fin du premier acte. Le chœur se reprend, accuse Roméo : celui-ci, acculé, se lacère au cutter. Mais il ne peut expliquer son geste. Lui-même n’y comprend rien. Entre la haine pour Juliette et la culpabilité qu’on lui rappelle tous les jours de l’avoir poussée au suicide, il n’est pas loin de la suivre sur cette route vers l’a-m-o-r.

Pendant que sur la scène de l’école se joue cette pièce de théâtre, et qu’on attend en vain la comédie par laquelle on peut se détendre, on apprend en coulisse que les parents de Juliette se séparent. La scène de l’école est bien souvent le lieu sur lequel les petits êtres humains apprennent à jouer leur propre rôle, pour devenir demain des grandes personnes[1]

Seront-ils plus prêts, sur la scène du monde, à jouer leur rôle ? 


[1] https://www.cnrtl.fr/etymologie/personne Du lat. d’orig. étrusque persona «masque de l’acteur» d’où à l’époque chrétienne «visage, face»; «rôle [au théâtre], caractère, personnage;

Mord-de-rire

S’il est possible de mourir de rire, d’épilepsie gélastique, reconnaissons-le, ce n’est pas le sens premier du fameux MDR qui circule sur les réseaux sociaux. On trouve sur wiki une foule d’exemples de telles morts. Est-ce pour cela qu’on place le rire du côté du diable, le dia-bolon, contraire du sym-bole ? À l’heure du procès de Charlie Hebdo, reconnaissons qu’ils sont morts de nous avoir fait rire. Rire est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux spécialistes[i], alors, comment en parler sans devenir mortellement ennuyeux ?

Sérieux, le mot est lâché ! À Freud qui nous a appris les relations entre le Witz et l’inconscient, Lacan a ajouté le sérieux, la série. L’humour est quelque chose de sérieux par la répétition, voire l’itération, de la blague, mais aussi par le style de ces rieurs auxquels il s’adresse. L’esprit est un trait de famille, comme l’amour du chant, de la danse… Ainsi, dans ma région, on aime chanter et rire. Après les répétitions de chœur, on se retrouve au bistrot pour continuer à rire ensemble. Ceux qui savent faire rire sont alors les leaders. Ils séduisent les femmes, les hommes aussi bien. Parfois, les blagues sont tellement connues de tous, depuis si longtemps, qu’on pourrait les jouer comme des chiffres au loto… C’est alors la répétition qui plaît : on sait à l’avance qu’on va rire, c’est rassurant, confortable. On aime rire ensemble, dans la famille, dans la paroisse, entre amis…

Durant le premier confinement, l’humour a fleuri sur les réseaux sociaux, on avait envie de rire ensemble, et on partageait les blagues qui nous faisaient rire, ça faisait lien. Le deuxième confinement, c’est devenu plus difficile. Il fallait y mettre du sien, en corps … Rire tout seul demande en effet une certaine ascèse. L’inconscient, ça fait lien, ça se partage, et ça fait retout. Certains, enfermés dans leur capsule, qui se parlent parfois tout seuls, n’ont pas besoin d’un public ; peut-être aimeraient-ils en avoir un, mais quand en trouvent un, ça risque bien d’être un public de moqueurs. Celui qui ne saisit pas le second degré, qui n’a pas accès à la métaphore, qui est seul dans sa langue, sans possibilité de traduction, sans sous-titre, peut se sentir bien seul, et en venir à haïr ces autres qui rient bêtement. 

Il arrive aussi, surtout avec les jeunes enfants, que l’un d’eux consente à rire avec les autres, même de lui-même, lorsque les autres rient de lui, comme ce garçon qui venait me demander de lui expliquer pourquoi ses copains riaient. Non seulement il n’avait pas les références, il n’était pas de la paroisse, mais le fait même qu’il ne comprenne pas le mettait en position d’être lui la cible des rieurs. Il faisait semblant de rire, il avait même essayé à son tour de faire rire les autres, assez méchamment, mais assez rapidement, il s’est fait prendre par ceux dont il voulait se faire des amis. On a vu alors qu’il ne faisait pas partie de la paroisse : les rires moqueurs, mordants, ont redoublé. 

Ce autre petit garçon de quatre ans ne faisait pas rire : lui, si gentil, s’était mis à mordre ses camarades à la crèche. On le disait méchant. Jusqu’au jour où il a pu dire : « Grand-papa mort, moi mords. » On ne l’avait pas emmené assister aux funérailles de son grand-père, et il était resté seul aux prises avec ce signifiant MOR dont il n’a su se défaire que par ce moyen, se servant des autres, comme nous le faisons tous, avec plus ou moins de bonheur, voire de bonne humeur. Anecdote humoristique ? Non, juste bien réelle. Il ne s’agissait pas pour lui de faire de l’humour.

Comment peut-on être humoriste, qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se mettre en scène, à vouloir faire faire rire les autres ? On peut supposer qu’ils se moquent d’abord d’eux-mêmes, et puis qu’ils se mettent en série avec les autres série, à partir de cette qualité qui n’est pas universellement partagée, l’auto-dérision. Prenant pour cible leur propre personne, ils emportent dans leur rire leur public : ceux qui, s’identifiant à eux, s’amusent sans payer le prix fort de ce qu’ils ne peuvent pas toujours se reconnaître comme leur appartenant en propre, en privé… Il n’est pas certain qu’ils puissent rire eux-mêmes de leurs blagues, dont la mise au point demande beaucoup d’effort. Leur récompense, c’est le rire des autres. Sans public, ils deviennent alors eux-mêmes ridicules. 

Heureusement, on ne meurt que rarement de ridicule, comme de honte. Mourir de rire est donc une litote, surtout à notre époque où chacun ne court pas d’autre risque que de mourir (de rire) tout seul, devant son écran. Est-il encore possible aujourd’hui de mourir de rire, au temps des rires pré-enregistrés ? Peut-on mourir de rire tout seul, chez soi, devant un zoom ? L’avenir nous le dira…

Les humoristes doivent essayer sur d’autres leurs traits d’esprit, leurs witz. S’ils sont les seuls à rire à leurs blagues, leur carrière tourne rapidement en eau de boudin. Nous avons tous en tête l’humour de Charlie Hebdo, qui provoque souvent chez le lecteur un sentiment étrange, et qui divise. Le rire n’est pas toujours franc, chaleureux, il est souvent jaune, grinçant. Qu’importe ! En provoquant une accélération de la respiration, au même titre que les pleurs, n’est-il la forme la plus indispensable, aujourd’hui, la plus nécessaire, pour permettre, en ce temps de Covid, de renouer avec les autres le fil nécessaire à la vie ensemble, afin de faire lien par le witz plutôt que par les armes, ou par les larmes ? 

Pour avoir le courage de vivre, on peut rire, pas avec n’importe qui, mais au moins avec quelques-uns…


[i] https://blogs.letemps.ch/veronique-dreyfuss-pagano/2020/10/05/rire-est-une-affaire-serieuse/

Rêver en présentiel, un capharnaüm dont nous sommes le papillon[i]


[i] Tchouang-tseuZhuangzi, chapitre II, « Discours sur l’identité des choses »

Faut pas rêver, entend-on parfois, lorsqu’on veut nous rappeler à l’ordre, nous remettre les pieds sur terre…  Et pourtant, que serait une vie sans rêve ? Freud a inauguré le XXème siècle avec L’Interprétation du rêve, dans lequel il rappelle, tout au début, que la conception scientifique du rêve s’est peu développée, et que les notions qu’en a le public cultivé sont plus pauvres encore.

Alors pourquoi parler encore de rêve au XXIème siècle ? J’ose répondre qu’il y a urgence.

En pleine pandémie, François Morel termine sa jolie chronique sur le 6ème confinement par ces mots : Nos rêves d’aujourd’hui, c’était le quotidien d’hier[i]. Oui, il y a urgence à rêver, même si nous sommes alors comme éjectés de ce monde dans un autre, pour sortir de ce que nous pourrions considérer comme un cauchemar. Rêver d’autres temps, d’autres possibles, non pas pour se plaindre, mais comme un pousse à se réveiller, à y aller.

Si certains ne rêvent jamais, en tout cas, c’est ce qu’ils disent, d’autres au contraire rêvent avec une régularité métronomique : chaque réveil apporte son œuf de la nuit, tout frais du jour. On en parle parfois à son conjoint, à ses amis, sans toujours se rendre compte de l’obscénité qu’il peut charrier, ignorant qu’on en dit toujours plus qu’on ne voudrait. 

Faut pas rêver se déclinerait alors en un : faut pas en parler, de ses rêves !

Parfois, certain rêve nous réveille, en sursaut, en pleur, ou en éclat de rire. Cela m’est arrivé : j’avais rêvé avoir invité Jacques Lacan donner une conférence dans ma verte Gruyère, et lorsqu’il m’a demandé de quoi écrire, je n’avais rien à lui donner… que des papiers déjà remplis … L’éclat de rire du réveil en dit un bout sur la rêveuse, qui finalement se mettra elle-même à l’écriture. Je voulais donc quelque chose que je ne savais pas. Mais voulais-je le savoir ?

Qu’on rie, qu’on pleure, qu’on angoisse, voilà des manifestations d’une bévue, d’un inconscient qu’on peut vouloir élucider, ou au contraire, dont on ne veut, la plupart du temps, rien savoir. Alors on continue à rêver, à errer, à croire à ce personnage qu’on croit être, à ignorer ce qui nous dérange et qui pourtant continue à se rappeler à nous, à hanter nos nuits. L’offre de parole que fait l’analyste est : tu peux savoir, en latin scilicet, tu peux savoir à quel inconscient tu obéis. Freud nous a offert l’analyse de ses propres rêves, qu’il a interprétés pour nous. Il nous a offert, à nous ses lecteurs, la place de l’analyste, qui est convoqué à accompagner le rêveur dans l’analyse de ses propres rêves. Le psychanalyste peut donc se définir comme celui qui croit au réel du rêve, à la réalité de la vie psychique, à l’existence de l’inconscient. 

Faut pas croire ! À l’heure de la nouvelle religion qu’est la croyance dans la vérité de la science, cette croyance que, dans le rêve, ça nous parle, est une hérésie. Hérésie, qui renvoie au verbe grec signifiant choisir, le terme est fort, Lacan l’a mis en lien avec ces trois petites lettres qui font partie de son algèbre, R pour réel, S pour symbolique, et I pour imaginaire.  Oui, on peut choisir de savoir ce qui nous cause et s’en faire responsable. On peut aussi s’en f… , mais le prix à payer est alors très lourd. Il ne suffit pas d’ignorer ce qui nous angoisse pour en être débarrassé, ni de rêver d’un avenir plus heureux pour le réaliser. L’offre du psychanalyste n’est pas de ne pas souffrir de ce qui nous cause, ni de réaliser nos rêves, mais de nous accompagner dans la lecture de cette langue étrange, unique, dans laquelle nous nous parlons, sans le savoir, et à laquelle nous ne comprenons souvent pas le premier mot.

Avec le courage de l’aventurier, Freud s’est lancé, seul, à la recherche d’une interprétation possible des rêves, avec pour unique boussole tout ce qui avait été écrit avant lui. Parmi eux, bien sûr, Artémidore, l’auteur de l’Onérocriticon, La Clef des songes[ii], qui a été longtemps la bible pour qui s’interrogeait sur le sens de son rêve. On lira avec amusement les pages sur les relations sexuelles (p.84-93), avec un intérêt particulier pour le chapitre sur le rêve d’Œdipe. Dans ce passage, Artémidore distingue les différentes positions sexulles dans lesquelles un rêveur pouvait s’être trouvé avec sa mère, celles qui sont contraires à la nature et les autres, responsabilisant ainsi le rêveur : « si le père est malade, il mourra : car celui qui a vu ce rêve aura la tutelle de sa mère à la fois comme fils et comme mari. » Mais il ajoute : « C’est bon aussi pour tout artisan manuel et qui exerce un métier : car on a coutume d’appeler le métier : mère et s’approcher de sa mère, que pourrait-ce être d’autre que de ne pas être au chômage, mais tirer subsistance de son métier ? C’est bon aussi pour tout conducteur du peuple et homme politique : car la mère signifie la patrie.» 

Il nous donne là une clef importante : le rêve est un rébus, et il se lit dans la langue du rêveur. Mais ce qu’il expose là est le lien entre le rêve et l’avenir ; quel est le rapport entre le passé et l’avenir dans le rêve présent ? Tout rêveur est saisi par l’incongruité de ce qui se passe en présentiel dans son rêve, et qui mélange le futur antérieur avec le passé interdit. À quoi sert ce capharnaüm sinon à empêcher le rêveur de s’y repérer, lui permettant ainsi de croire qu’il ne s’agit pas de lui ? Apprendre à lire, c’est, de ce chaos, tenter de lire l’ordre, logique. Mais il faut, pour s’y aventurer, reconnaître qu’on est l’acteur dans son rêve, ce qui est encore assez facile. Ce qui l’est moins, c’est de reconnaître cet autre personnage qui agit en criminel, ou plus simplement en lâche ordinaire, ou représenté en objet, qu’il soit précieux, ou à jeter. Et lorsqu’il faut reconnaître qu’on est aussi l’auteur de cette tragédie qui se joue, nuit après nuit, accepter l’idée très désagréable qu’on en est même le metteur en scène, jouissant de ces effets très spéciaux, ça demande plus que de la lucidité, ça demande du courage. C’est surprenant d’entendre parfois un analysant avouer, après de nombreuses années d’analyse, un rêve répétitif qu’il n’a, jusqu’au jour où il l’avoue enfin, jamais osé dire, même pas à lui-même, surtout pas à lui-même, et dans lequel il se reconnaît enfin, et découvre qu’il n’aime pas celui qu’il est, qu’il le hait, même, et qu’il a tout fait pour n’en rien savoir.

Que faire alors du dire de ma mère, qui disait que lorsqu’on rêve de la mort de quelqu’un qu’on aime, on lui donnait dix ans de vie supplémentaire ? Elle parlait du rêve qu’elle avait fait, une fois ou l’autre, de la mort de son père, qu’elle adorait… Je fais l’hypothèse qu’elle n’y croyait pas vraiment, même si ça a marché, puisqu’il a attendu d’avoir 97 ans pour mourir.

Lacanienne avant l’heure, me faisait-elle savoir ainsi que l’insuccès de l’Unbewusst, c’est l’amour[iii] ?

Rêver est un cadeau divin, une voie royale vers l’inconscient pour celui qui, sachant qu’on ne se réveille jamais vraiment, choisit de se faire lecteur de ses rêves, et donc d’en répondre, ce qui a pour effet de le rendre plus vivant, et souvent, plus joyeux !


[i] https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-francois-morel/le-billet-de-francois-morel-30-octobre-2020

[ii] Paru chez Vrin, traduit et annoté par A.J.Festugière, Paris, 1975

[iii] Lacan titrera son XXIVème séminaire sous ce titre magnifique : « L’insu que sait de l’ une-bévue s ‘aile a mourre », qu’on peut écrire aussi ainsi : L’insuccès de l’Unbewusst, c’est l’amour !

Honte et objet a

illustration de Michel FR

Lors du premier confinement, j’ai trouvé que l’occasion était trop belle de m’occuper enfin de ce qui m’intéresse, et de rester chez moi, heimlich. Au même moment, j’ai été envahie de honte de me sentir si bien chez moi, telle la Castafiore devant son miroir. Qu’est-ce que c’est que ce sentiment bizarre qui m’en retranchait un peu du délicieux bonheur d’être arrêtée ? Pourquoi le plaisir était-il entaché de culpabilité ? Pourquoi me fallait-il être, encore une fois, cette exception heureuse dans le concert des lamentations ? 

Il y avait quelque chose qui me rappelait le doux pincement au cœur lorsque je m’achetais quelque chose de trop cher, un très beau vêtement, surtout s’il était hors de prix. Et la phrase de ma mère qui rappelait qu’un moment de vergogne est vite passé.

Certes, je ne pouvais plus voir ceux que j’aime, ni les toucher, et en plus, je les savais au chaud eux aussi, ici ou ailleurs, et j’avais confiance. Confiance en quoi ? Je n’en savais rien de ce qui me rendait si confiante alors qu’on entendait tout le vacarme du monde tout autour.

Aujourd’hui, avec la deuxième vague, j’interroge à nouveau ce sentiment, qu’avec Jacques Lacan j’écris en deux mots : le senti-ment. Ma honte résonne avec le sanglot de l’homme blanc : oui, je suis au chaud, dans mon intimité, hors du monde, et sans payer ma dette d’être là, en corps, en vie. Lors du premier confinement, je pouvais me sentir honteuse gratuitement. Entre ce printemps et cet automne, entre le premier et le deuxième confinement, je suis devenue bénéficiaire d’une rente prévue par la loi AVS, pour les vieux et les survivants ; là encore, la honte de faire partie de ce groupe qui, de plus en plus, est considéré comme parasite. Je sens bien que je coûte cher à la société, et cela ajoute à ma honte. Faudrait-il que je supprime ce boulet que je représente pour certains, pour lesquels je ne suis plus rentable ? Parmi les discours qui fleurissent sur les réseaux, on entend parfois poindre ces idées qu’après tout…

Il y a des pays où l’on n’hésite pas à encourager les vieux à mettre fin à leurs jours. La coutume japonaise ubasuteillustrée dans le film japonais La bataille de Nayarama, de Shohei Imaruma, illustre bien cette résignation d’une femme japonaise qui, ayant atteint l’âge de 70 ans, prépare sa mort. C’est son fils qui va alors l’accompagner. Mon fils à moi, avec son humour décalé, m’a dit avoir trouvé pour moi un bel endroit en Roumanie, pas cher, pour que je puisse terminer ma vie. On appelle ça un home. Et home, c’est bien la traduction de heim, non ? Alors qu’on vient d’élire un président de 77 ans, je dois dire que je ressens un sentiment délicieux de jeunesse, car c’est un sentiment atemporel. 

Alors qu’est-ce que cette honte d’être en vie aujourd’hui ? Il m’apparaît que c’est un sentiment très voisin de l’angoisse, et, au-delà, de la détresse, qui s’appelle aussi l’Hilflosigkeit, liée au fait d’avoir un corps qui fout le camp. Comme tout être vivant, je suis destinée à mourir, animée de la pulsion de mort. Et mon seul moyen de lutte contre cette maladie mortelle qu’est la vie est l’invention lacanienne, l’objet a. Comme nous l’apprend Juan-Pablo Lucchelli[1], cet objet est une fonction, qui pour Lacan se déduit de ce point d’achoppement dans l’image du corps propre, de son insuffisance organique. C’est ce qui me pousse à écrire, me tournant ainsi vers vous.  Car vivre seul, n’entendre que sa propre voix, regarder son miroir, est-ce que c’est encore vivre ? On assiste aujourd’hui à des morts en home, pas forcément du Covid, mais de l’isolement, de l’impression d’être en trop, banni du monde des vivants. Des personnes âgées se laissent de plus en plus mourir en refusant de se nourrir… Ce qui faisait qu’ils avaient goût à la vie, cet objet a, dès lors qu’ils ne peuvent plus le partager, ils l’ont perdu, et avec lui le goût de vivre, le savoir-vivre. Perdre ce que Winnicott appelait pour les enfants l’objet transitionnel, le doudou, on sait la tragédie que ça peut être ; c’est donc mon doudou que je partage aujourd’hui avec vous en écrivant ce blog. 


[1] Juan-Pablo Lucchelli, Introduction à l’objet a de Lacan, Éditions Michèle, 2020

Fille

illustration de Michel FR

Ma lecture du roman de Camille Laurens.

Ce n’est pas sans raison que ce vlog naît le 1er novembre 2020, ou le 31 octobre, Halloween,  Jour des morts, jour de l’ouverture des portes entre le monde des morts et celui des vivants. Il aurait pu naître aussi en décembre, lors des Saturnales, ou un premier avril… J’aime rire, l’humour, même le plus absurde ou le plus choquant, me semble être une forme de politesse indispensable pour vivre en société aujourd’hui.

C’est Michel de Fribourg qui m’a donné à voir autrement ce que j’écris, avec son sens aigu du trait qui souligne, trace, ombre, voile, met en lumière. Il est mon spotlight. http://www.michelfr.ch

Si j’aime à me définir comme une grand-mère lacanienne, je n’oublie jamais la part de chance qui m’a fait naître, fille, Violaine, en 1956 de Jean et Cécile. Un tel prénom, ça vous installe dans la vie.

La lecture de ce roman autobiographique de Camille Laurens m’a touchée par quelques consonances avec ma vie. Je me souviens encore du plaisir que j’ai ressenti à la naissance de mon premier enfant, mon fils, que j’ai appelé Jan, enlevant une seule lettre au prénom de mon père. Je savais que, tel Janus, il m’ouvrait la porte d’un nouveau monde, et en fermait un autre. Il m’a faite mère. 

Ma mère avait six sœurs, qui toutes savaient que le désir de leurs parents était d’avoir enfin un garçon. Toutes, elles adoraient que leur père les appelle encore « les fillettes » alors qu’elles avaient bien 70 ans. Je suis née première, et fille ; jusque-là, ça allait. Et puis le prénom que l’auteure s’est choisi comme pseudonyme[1], Camille, est aussi le prénom épicène que j’ai choisi pour ma fille. Sa sœur jumelle a redonné vie à son deuxième prénom, Alice, que l’auteure a donné dans son roman à sa fille. Mon premier petit-fils s’appelle Adam[2]; mort à trois mois, il aurait aujourd’hui 16 ans. C’est l’aîné d’une ribambelle de cousines et de cousins, Charlotte, Martha,, June, Lemmy, Ava, Adèle, et Viggo… C’est à eux tous que je dédie ce vlog. 

[1] Laurence Ruel, qui a fait de son prénom son pseudonyme d’écrivain avec le prénom épicène, Camille. À noter que sa sœur s’appelle Claude…

[2]  prénom donné au fils que le père aura (enfin) avec sa nouvelle femme…

Laurence, donc, naît fille, comme sa sœur aînée. Pour son père, c’est une mauvaise nouvelle : « Le champagne va rester dans la 403. »  Lorsqu’on lui demande s’il a des enfants, il répond que non, qu’il a deux filles. Par chance, elle naît en France, en ’59, parce que « En Inde, « c’est une fille » est une phrase aujourd’hui interdite. Être une fille dans la campagne française comporte aussi son lot d’insécurité. Sa famille ne la protège pas de l’attentat sexuel : pour elle, le danger viendra de son oncle, avec ses grosses pattes, avec son couteau qui n’était pas un couteau. On n’en dira rien. On lui recommandera juste de l’éviter. 

Son prénom ambigu va avoir pour conséquence que la jeune adolescente n’est pas demandée par sa famille d’accueil en échange à Londres. On attendait un Lawrence, un garçon. 

Devenir fille, elle nous montre comment elle s’y est prise, pas sans son fantasme, dont elle découvrira une nuit l’effet qu’il a sur son corps, mais pas sans les livres non plus, sans lesquels elle n’aurait pas compris ce qu’est l’amour. Devenir mère, pour Laurence, c’est une autre affaire, puisque la naissance se conjugue avec la mort ; lorsqu’elle perd son premier né[1], elle se réjouit qu’il soit un garçon. Elle comprend alors que la malchance, c’est d’être une fille[2]. Son bébé mort, elle devient vieille, ne croit plus en l’immortalité.

Et puis elle attend une fille. Saura-t-elle l’aimer, elle qui ne savait pas si sa mère l’avait aimée. « De quelle vie puis-je être la femme ? me demandais-je. Je me sentais bonne à rien, fille de peu. J’avais tout raté. »[3] Quand Alice naît, elle préfère rester entre filles… et n’a pas de lait. Sa mère lui explique que « les bébés s’habituent vite à tout obtenir par la plainte, surtout les filles. » Elle n’obéit plus, ou plus aimablement, elle écrit : « Je n’écoute pas les conseils de ma mère. [4]» À sa fille qui dit « mamama », elle répond. Sa fille l’a faite mère. « La chose naît avec le mot ». Elle découvre enfin que l’amour, c’est être là.

Mais Alice parle, elle ne veut pas la robe, elle veut le costume de cowboy. Alors sa mère devient sa femme[5]. Et lorsqu’on la félicite pour son fils, elle se tait. Du reste, elle décide de se nommer Bricolage. Elle rencontre un pédopsychiatre, un gaucher, qui lui explique la grammaire de sa fille qui a sa propre logique. Lorsqu’elle dit « J’es un garçon» , «elle a raison, elle suit un garçon.»[6] Sensible à lalangue[7] d’Alice, il entend qu’elle est en vie quand elle dit : « J’es en vie. » Laurence devient alors elle aussi sensible aux dires de sa fille, et peut enfin laisser tomber les règles. Elle peut alors dire qu’elle a eu deux enfants, un garçon et une fille. 

Son fils est mort, sa fille est vivante : mais, en l’absence du père, c’est elle qui doit lui apprendre à se défendre contre le désir des hommes. Ainsi, lorsqu’elle croise le regard d’un SDF en rut sur sa fille, elle explique à sa fille ce que son père le lui avait expliqué autrefois, comment se défendre, et qu’il faut se méfier. Pourtant, devenir femme, ça ne s’apprend pas, en tout cas pas avec sa mère : quand Alice, la Fille, se coupe les cheveux, et puis qu’elle a ses « bidules »[8] c’est encore à Laurence, la mère, qu’on reproche de ne pas lui avoir appris la féminité.Enfin, un soir, Alice annonce à sa mère qu’elle ne va pas passer la nuit chez elle, mais chez… une fille. Au cours de la conversation qui s’installe, enfin, Alice apprend à sa mère qu’«une fille, c’est merveilleux »[9] !


 On se souvient de Philippe, roman de Camille Laurens chez Gallimard en 2008

 Ibidem, p. 162

 Ibidem p. 169

 Ibidem p. 173

 Ibidem, p.174 Une de mes filles disait « ma femme et moi » en parlant de moi …

 Ibidem p. 179

 J’expliquerai une autre fois ce néologisme lacanien

 Ibidem p. 206