Mord-de-rire

S’il est possible de mourir de rire, d’épilepsie gélastique, reconnaissons-le, ce n’est pas le sens premier du fameux MDR qui circule sur les réseaux sociaux. On trouve sur wiki une foule d’exemples de telles morts. Est-ce pour cela qu’on place le rire du côté du diable, le dia-bolon, contraire du sym-bole ? À l’heure du procès de Charlie Hebdo, reconnaissons qu’ils sont morts de nous avoir fait rire. Rire est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux spécialistes[i], alors, comment en parler sans devenir mortellement ennuyeux ?

Sérieux, le mot est lâché ! À Freud qui nous a appris les relations entre le Witz et l’inconscient, Lacan a ajouté le sérieux, la série. L’humour est quelque chose de sérieux par la répétition, voire l’itération, de la blague, mais aussi par le style de ces rieurs auxquels il s’adresse. L’esprit est un trait de famille, comme l’amour du chant, de la danse… Ainsi, dans ma région, on aime chanter et rire. Après les répétitions de chœur, on se retrouve au bistrot pour continuer à rire ensemble. Ceux qui savent faire rire sont alors les leaders. Ils séduisent les femmes, les hommes aussi bien. Parfois, les blagues sont tellement connues de tous, depuis si longtemps, qu’on pourrait les jouer comme des chiffres au loto… C’est alors la répétition qui plaît : on sait à l’avance qu’on va rire, c’est rassurant, confortable. On aime rire ensemble, dans la famille, dans la paroisse, entre amis…

Durant le premier confinement, l’humour a fleuri sur les réseaux sociaux, on avait envie de rire ensemble, et on partageait les blagues qui nous faisaient rire, ça faisait lien. Le deuxième confinement, c’est devenu plus difficile. Il fallait y mettre du sien, en corps … Rire tout seul demande en effet une certaine ascèse. L’inconscient, ça fait lien, ça se partage, et ça fait retout. Certains, enfermés dans leur capsule, qui se parlent parfois tout seuls, n’ont pas besoin d’un public ; peut-être aimeraient-ils en avoir un, mais quand en trouvent un, ça risque bien d’être un public de moqueurs. Celui qui ne saisit pas le second degré, qui n’a pas accès à la métaphore, qui est seul dans sa langue, sans possibilité de traduction, sans sous-titre, peut se sentir bien seul, et en venir à haïr ces autres qui rient bêtement. 

Il arrive aussi, surtout avec les jeunes enfants, que l’un d’eux consente à rire avec les autres, même de lui-même, lorsque les autres rient de lui, comme ce garçon qui venait me demander de lui expliquer pourquoi ses copains riaient. Non seulement il n’avait pas les références, il n’était pas de la paroisse, mais le fait même qu’il ne comprenne pas le mettait en position d’être lui la cible des rieurs. Il faisait semblant de rire, il avait même essayé à son tour de faire rire les autres, assez méchamment, mais assez rapidement, il s’est fait prendre par ceux dont il voulait se faire des amis. On a vu alors qu’il ne faisait pas partie de la paroisse : les rires moqueurs, mordants, ont redoublé. 

Ce autre petit garçon de quatre ans ne faisait pas rire : lui, si gentil, s’était mis à mordre ses camarades à la crèche. On le disait méchant. Jusqu’au jour où il a pu dire : « Grand-papa mort, moi mords. » On ne l’avait pas emmené assister aux funérailles de son grand-père, et il était resté seul aux prises avec ce signifiant MOR dont il n’a su se défaire que par ce moyen, se servant des autres, comme nous le faisons tous, avec plus ou moins de bonheur, voire de bonne humeur. Anecdote humoristique ? Non, juste bien réelle. Il ne s’agissait pas pour lui de faire de l’humour.

Comment peut-on être humoriste, qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se mettre en scène, à vouloir faire faire rire les autres ? On peut supposer qu’ils se moquent d’abord d’eux-mêmes, et puis qu’ils se mettent en série avec les autres série, à partir de cette qualité qui n’est pas universellement partagée, l’auto-dérision. Prenant pour cible leur propre personne, ils emportent dans leur rire leur public : ceux qui, s’identifiant à eux, s’amusent sans payer le prix fort de ce qu’ils ne peuvent pas toujours se reconnaître comme leur appartenant en propre, en privé… Il n’est pas certain qu’ils puissent rire eux-mêmes de leurs blagues, dont la mise au point demande beaucoup d’effort. Leur récompense, c’est le rire des autres. Sans public, ils deviennent alors eux-mêmes ridicules. 

Heureusement, on ne meurt que rarement de ridicule, comme de honte. Mourir de rire est donc une litote, surtout à notre époque où chacun ne court pas d’autre risque que de mourir (de rire) tout seul, devant son écran. Est-il encore possible aujourd’hui de mourir de rire, au temps des rires pré-enregistrés ? Peut-on mourir de rire tout seul, chez soi, devant un zoom ? L’avenir nous le dira…

Les humoristes doivent essayer sur d’autres leurs traits d’esprit, leurs witz. S’ils sont les seuls à rire à leurs blagues, leur carrière tourne rapidement en eau de boudin. Nous avons tous en tête l’humour de Charlie Hebdo, qui provoque souvent chez le lecteur un sentiment étrange, et qui divise. Le rire n’est pas toujours franc, chaleureux, il est souvent jaune, grinçant. Qu’importe ! En provoquant une accélération de la respiration, au même titre que les pleurs, n’est-il la forme la plus indispensable, aujourd’hui, la plus nécessaire, pour permettre, en ce temps de Covid, de renouer avec les autres le fil nécessaire à la vie ensemble, afin de faire lien par le witz plutôt que par les armes, ou par les larmes ? 

Pour avoir le courage de vivre, on peut rire, pas avec n’importe qui, mais au moins avec quelques-uns…


[i] https://blogs.letemps.ch/veronique-dreyfuss-pagano/2020/10/05/rire-est-une-affaire-serieuse/

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